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écrivain belge

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles

  • Strange

    Geneviève Damas a choisi pour son roman Strange (2023) un titre anglais, cité dans l’épigraphe : « The World Is Strange / Beautiful / And Strange / Like me » (Nora). Comme dans son premier roman (Si tu passes la rivière), elle raconte une quête personnelle, ici celle de Raphaël. Son œuvre donne vie à celles ou ceux qui ont du mal à trouver leur place dans la société (Jacky).

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    Raphaël a des choses à dire à son père, qu’il n’a jamais eu le courage de lui dire. Celui-ci va débarquer à Bruxelles pour le voir et il ignore tout de sa vraie vie. Le récit est une lettre adressée à son père tant aimé pour arrêter cette comédie des apparences. « Dès le début, je ne suis pas un garçon comme les autres. Je ne marche pas, je ne respire pas, je ne ris pas comme eux. Je déteste leurs jeux, leurs rites. » A l’école, au football, on lui crie « La fille ! La fille ! »

    Le fils ne veut pas faire honte à son père qui n’a pas eu la vie facile et qui a surmonté la mort de son épouse en prenant soin de lui. Gardien de prison, il s’est inventé un garçon idéal, premier de classe, dur et brave. Corinne, son institutrice en troisième primaire, « sauve » l’enfant : avec sa guitare, elle fait chanter ses élèves. La mère de Raphaël faisait partie d’une chorale. Il adore « chanter dans la lumière » avec sa voix aiguë, s’entraîne pour l’audition chez sa grand-mère.

    Pour interpréter l’air de la Marquise, il a enfilé une robe à crinoline, une perruque, s’est maquillé. Sur scène, l’angoisse disparaît, tout le monde l’applaudit. « Mes camarades me regardent, ce ne sont plus des airs moqueurs comme au cours de gym […], mais d’étonnement et de plaisir. » Son père accepte qu’il abandonne le foot pour la chorale.

    Il ignore que son fils adore porter des vêtements féminins en secret et devenir Nora – « le nom que vous aviez arrêté si j’avais été une fille. » Dans le meilleur collège de la ville, où il a d’abord de bonnes notes, « chaque journée se transforme en cauchemar ». Il cache le harcèlement à son père, finit par boire de l’alcool pour tout supporter, jusqu’à s’écrouler et se retrouver à l’hôpital, d’où il contacte sa grand-mère et l’adjure de ne rien en dire à son père.

    A quatorze ans, son corps se transforme, il perd sa voix d’avant. Corinne chez qui il chante encore en privé le félicite pour son timbre de ténor. Il s’inscrit à l’académie pour apprendre le solfège. Son prof, un homosexuel, lui trouve une « très belle voix » et lui recommande d’entrer au Conservatoire de Bruxelles après le collège. Raphaël n’a « pas de mots pour nommer » ce qu’il est. Il sait qu’il doit quitter Arlon pour ne pas mourir « de l’intérieur ». Avec l’aide de sa grand-mère, il finit par persuader son père de le laisser étudier le chant classique à Bruxelles.

    Sur son parcours, Raphaël ou Nora rencontrera des personnes qui vont le soutenir vraiment, l’aider à trouver sa voie personnelle et à se réaliser à travers le chant. Strange est le récit de son parcours, « l’histoire douloureuse d’un jeune garçon, Raphaël, qui peu à peu se sent femme dans un corps d’homme. »

    Ce roman m’a rappelé le beau film de Lukas Dhont, Girl : le rôle du père, très bienveillant, y est à l’opposé de celui-ci, aimant mais borné, et la transition du fils est abordée là sous l’angle physique, alors qu’ici Geneviève Damas est à l’écoute d’un malaise intérieur, des émotions et d’une passion pour le chant. « Comme dans ses autres livres, l’autrice traite ce sujet sans pathos mais avec une grande vérité humaine » (Guy Duplat dans La Libre Belgique). Strange est « l’histoire d’une transition, de Raphaël à Nora », racontée « avec pudeur et sensibilité » (Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir).

  • Edmond

    « Il rayonne d’une grâce stupéfiante tempérée par un regard légèrement fuyant, comme si la conscience de sa beauté l’intimidait face au photographe. Lequel a dû être payé par un autre que lui, à en juger par la dédicace manuscrite en bas du passe-partout : « Gratiniano Obando a su querido amigo concolega E.H., como recuerdo de amistad. Freiberg 2.XII.1856. » Dès lors, à qui s’adresse ce regard indéchiffrable sinon au commanditaire de la photo qui l’offre à son « cher ami et condisciple comme souvenir d’amitié » ? Et qui est ce Gratiniano Obando ?

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    Edmond, ici, est glabre, la lèvre supérieure à peine ombrée. Son attitude est détendue, presque nonchalante. Assis sur un socle bas, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, il est vêtu d’un costume coupé dans une matière sombre et légèrement brillante. La veste, proche du corps, est allégée par un grand col à rabats et des manches froncées aux poignets. Son élégance mélancolique me fait penser à Gaspard Ulliel, comédien et égérie de la maison Dior, mort prématurément lui aussi. Même grâce dépourvue d’arrogance, même regard rêveur. »

    Caroline Lamarche, Le Bel Obscur

  • Le Bel Obscur

    Dernier roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur (2025) est le récit d’une enquête familiale – qui est cet Edmond (l’homme sur la photo du bandeau) découvert dans les archives du père après sa mort  – doublé du récit d’un grand amour douloureux, celui pour un bel homme épousé sans connaître son secret.

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    Le roman (en lice pour le Goncourt 2025) s’ouvre sur l’arrachage d’un buddleia dans « ce qui fut autrefois notre jardin, à Vincent et à moi ». Puis sur la lecture d’un livre, Les Alchimistes grecs, « sorte de traité des arts et métiers datant de l’antiquité ». Les archives de ses ancêtres métallurgistes (à Liège) ont rendu la narratrice curieuse d’ouvrages sur la transformation des métaux, entre autres lectures « dans l’espoir d’éclaircir pour moi-même mes trente ans d’amour comme rêve durable ».

    « Quand j’ai découvert l’existence d’Edmond, je me suis précipitée sur cette voie de traverse dans l’espoir de faciliter le chemin vers l’élucidation de mon propre destin. » Sa sœur avait retrouvé un coffre de bois qui contenait une enveloppe orange où son père avait écrit « Un diplôme, deux photos et deux lettres d’ « Edmond ». Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ? »

    Thomas est « le dernier représentant de sexe masculin » dans la famille maternelle sur laquelle il écrivait alors un ouvrage généalogique. Une photo d’Edmond le montrait en uniforme, l’autre manquait. Une lettre de lui était destinée à son « cher et bon papa », datée de mai 1856 à Freiberg. Un diplôme de la Ville de Liège honorait son dévouement après le sauvetage de « deux jeunes gens qui se noyaient dans la Meuse ». Sur un papier gris, quelques lignes au crayon, un brouillon ? Un texte lyrique adressé par un fils à sa mère, d’une écriture chaotique. Edmond était né à Liège en 1834, mort à Orléans en 1865.

    « L’Histoire est pleine de morts obscurs : s’ils n’ont pas de descendance, les voilà privés de récits. » Chez Thomas, au bord de la Vesdre où sa femme et lui vivent à l’étage, six mois après les terribles inondations de juillet 2021, son grand-cousin âgé sort d’un carton « un portrait photographique ovale disposé dans un élégant passe-partout d’époque » d’Edmond en « costume de mineur » : « Un bel obscur ». Pour en savoir plus, elle tentera tout : graphologue pour examiner les deux lettres, recherches sur internet, medium même.

    Dès le premier chapitre, on lit que Vincent et la narratrice, d’abord deux, sont maintenant trois. L’homme « d’une beauté rare », le père de leurs deux filles, aime les hommes. Nikolaï, vingt-huit ans de moins, est le dernier en date sur la liste de ses amants. Sa vie à elle est devenue « une serre froide » – « L’amour comme rêve durable s’est éteint dans mon ciel. » Pour tenir le coup, elle écrit, note ses rêves symboliques, comme celui de « la maison qui vole », plonge dans ses archives personnelles, un Journal, des agendas.

    Sept ans après leur mariage, Brian a fait irruption dans leur vie, confirmant pour elle des signes avant-coureurs. Fallait-il annuler leur union ? Leur entente, les filles, la maison : elle a préféré garder ce lien, passer un pacte de curiosité, accepter Brian en vacances avec eux, quitte à en souffrir, moins jalouse d’un homme que d’une femme. Rencontrer d’autres couples homo, les observer, jouer au « couple le plus étonnant » par la liberté accordée de l’un et de l’une à l’autre. Vincent est un mari, un père attentif, gentil, responsable.

    « Lorsque je lui faisais part de ma frustration en lui disant « Nous ne sommes pas un couple », Vincent me répondait invariablement : « Nous sommes une famille ». Parfois un fantasme suicidaire, mais aussi une « formidable propension au déni ». Ce qui l’a sauvée ? Le désir d’écrire (comme pour Virginia Woolf, régulièrement évoquée). La nage – à la piscine, elle rencontre un homme qu’elle appellera Lomdelo. La lecture, mais peu de livres sur ces « femmes de convenance » que sont les épouses d’homosexuels.

    « Année après année, mon homme préféré ajoutait, tel un arbre en pleine santé, un cercle à sa croissance de gay. » L’année où Nikolaï est élu Mister Bear Belgium, celui-ci confie à la presse : « Leur maison est devenue notre maison, à lui et à moi. » Alors vient pour la femme de Vincent le temps d’une décision.

    L’interrogation sur Edmond, sur sa courte vie, ne l’a pas quittée pour autant. Elle entre en résonance avec les questions qu’elle se pose sur leur vie. « Si je m’interroge sur la finalité de l’écriture de ces pages, il me semble que j’ai cherché à décrire la marche de deux êtres qui défrichent un champ commun à la manière des bœufs ou des chevaux reliés par le front. Sauf qu’il n’est pas besoin de joug taillé dans le bois pour des époux dont chacun a son propre territoire. »

    L’extrait d’un Poème tenu secret de Caroline Lamarche lu par Laurence Vielle (2023) est un condensé du Bel Obscur, roman d’une rare intensité, « écrit avec une forme de légèreté dans la gravité » (LLB) Sur son site, on peut lire ceci : « On me demande souvent si mes histoires sont « purement imaginaires ». Plutôt que de m’empêtrer dans ces justifications bizarres que le public ne réclame qu’aux auteurs féminins, j’affirme qu’elles sont un « résultat », à savoir : Tout ce qui arrive, commence à exister à la suite et comme effet de quelque chose, avec un caractère durable. (Le Petit Robert) ».

  • Boucle

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    « Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle. J’ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n’avaient pas été des choix, mais des nécessités, et de la même manière, que certains choix de Josef étaient de simples moments de cette boucle. »

    Antoine Wauters, Haute-Folie


    Modest Huys (1857-1932), Ferme au soleil couchant